The Harvest - Controlled Chaos (Voices 2)

05/02/2026

The Harvest - Controlled Chaos (Voices 2)

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Transcript

Bienvenue sur le Kosher Teruah, je suis Simon Jacob, votre hôte pour cet épisode depuis Jérusalem. Avant de commencer, où que vous soyez, veuillez prendre un instant pour prier pour le retour sain et sauf de tous nos soldats à la maison. Si vous conduisez, veuillez vous concentrer sur la route. Si vous vous détendez à la maison, veuillez ouvrir une délicieuse bouteille de vin casher et versez un verre, installez-vous et détendez-vous. Bienvenue de nouveau sur le Kosher Teruah. Ces derniers épisodes, nous avons vécu dans le monde de la théorie. Nous avons joué les architectes. Nous avons été patients. Nous avons parcouru les coteaux sous la pluie, analysé la composition du sol, débattu des mérites du calcaire et de l'argile, et nous avons attendu. Nous avons regardé les vignes dormir pendant l'hiver, ressemblant à des bâtons morts dans la boue, et puis éclater en une vie d'un vert violent au printemps. Jusqu'à présent, notre travail a consisté à prendre soin. Nous étions des agriculteurs. Nous regardions les applications météo sur nos téléphones comme des boursiers regardant le téléscripteur. Nous priions pour la pluie quand le sol était sec, et puis nous priions pour que la pluie s'arrête quand la pression du mildiou devenait trop forte. Nous étions des observateurs. Nous étions gardiens. Mais alors ça arrive. C'est fin août. La chaleur en Israël est lourde, elle vous pèse sur les épaules. C'est le mois juif d'Eloul, le mois de l'introspection. L'air est différent. Ça sent la poussière et l'herbe sèche. Vous êtes assis dans votre bureau, ou peut-être dans la cabine de votre camion, et le téléphone sonne. C'est l'agronome. Il est dans le bloc quatre, le bloc de cabernet qui vous inquiète depuis avril. Il ne dit pas bonjour. Il ne demande pas comment vous allez. Il prononce quatre mots qui changent votre vie pour les six prochaines semaines. Les graines sont brunes. Dans cette fraction de seconde, tout change. Vous cessez d'être agriculteur. Vous cessez d'être un observateur. Vous devenez un général, et vous partez en guerre. Pendant les 40 prochains jours, vous ne dormirez pas plus de quatre heures par nuit. Vos mains seront durablement teintées d'un violet profond, couleur Lady Macbeth. Vos bottes seront si collantes de sucre qu'elles feront un bruit de décollement à chaque fois que vous ferez un pas sur le béton. Vous ne vivrez que de café noir, d'houmous et d'adrénaline pure, parce que les vendanges, ce n'est pas seulement cueillir des fruits. C'est un cauchemar logistique aux enjeux énormes où un an d'investissement financier, des millions de dollars, des milliers d'heures de travail, la sueur de votre équipe, tout ça se joue sur une fenêtre de temps qui peut n'être que de six heures. Vous ratez cette fenêtre ? Si vous vendangez 24 heures trop tard pendant une canicule, vous n'avez pas fait de vin. Vous avez peut-être fait du porto, et vous avez aussi peut-être fait de la confiture. Vendanger 24 heures trop tôt parce que tu as paniqué, et tu te retrouves avec un jus vert, amer, végétal que même le chêne français le plus cher ne pourra jamais arranger. Et pour les vignerons casher, il y a un éléphant dans la pièce, un obstacle logistique colossal que les vignerons non casher à Bordeaux, Napa et en Toscane n'ont pas à gérer. Les grandes fêtes juives : Roch Hachana, Yom Kippour et Souccot. Par une sorte de blague cosmique divine, ces fêtes tombent presque toujours exactement quand le Cabernet Sauvignon atteint sa maturité optimale. Imagine que tu essaies de coordonner une invasion militaire le Jour J, mais que tu sois obligé d'arrêter toute l'armée pendant trois jours par semaine, chaque semaine, pendant un mois. Tu ne peux pas vendanger. On ne peut pas conduire de camions. On ne peut pas faire fonctionner de pompes. C'est le chaos dans lequel on s'engage aujourd'hui. La phase d'architecture est terminée. Les plans sont rangés. La récolte a commencé. Remontons le temps un petit peu, environ quatre semaines avant l'appel. Le moment où le pistolet est chargé arrive en plein été. On l'appelle Verizon. Si vous allez dans un vignoble en juillet, les raisins sont durs comme des petits pois verts. Ils sont durs comme du roc. Si tu en mords un, c'est tellement aigre que ta mâchoire va se bloquer. C'est le mécanisme de défense de la nature. La vigne dit : ne me mange pas encore. Mes graines ne sont pas prêtes. C'est du camouflage. Mais ensuite, un interrupteur biologique bascule. La vigne arrête de faire des pousses. Elle arrête de faire de nouvelles feuilles. Elle décide : bon, le mode survie est terminé. Le mode de reproduction commence. Il commence à pomper toute son énergie, tout son sucre créé par la photosynthèse, directement dans les baies. Les peaux changent de couleur. Vous longez le rang de Cabernet et vous voyez une seule baie violette dans une mer de vert. Le lendemain, la moitié de la grappe est pourpre. Trois jours plus tard, tout le vignoble est passé du vert émeraude à un violet profond et sombre. Les baies sont gonflées. Elles se gonflent d'eau et de sucre. C'est là que le compte à rebours commence. On entre dans la zone de danger. Pourquoi c'est dangereux ? Parce que depuis six mois, tu étais le seul à te soucier de ces raisins. Là, tout le monde les veut. Les nuisibles... le sucre, c'est de l'énergie, et l'énergie sauvage, c'est de l'or. Les sangliers, d'énormes bêtes de 90 kilos, vont défoncer des clôtures métalliques pour atteindre les raisins sucrés. Ils ne font pas que manger, ils détruisent. Ils piétinent les vignes. Les chacals, on ne penserait pas que les chacals mangent des raisins, mais ils adorent le sucre, et pire encore, ils ont soif. Jackals, you wouldn't think jackals eat grapes, but they love sugar, and worse, they get thirsty. On m'a raconté des histoires de viticulteurs qui ont trouvé leurs tuyaux d'irrigation au goutte-à-goutte complètement mâchés parce que les chacals ont senti l'eau dans le plastique et l'ont mordu. Du coup, vous avez une inondation dans la première rangée et des vignes déshydratées dans la rangée d'à côté. Mais le pire ennemi, l'ennemi le plus sophistiqué, ce sont les oiseaux. Plus précisément, les étourneaux. Les étourneaux ne sont pas comme nous. Ils ne mangent pas des raisins entiers. Ce sont des mangeurs difficiles. Ce sont des connaisseurs. Une volée descend, un oiseau se pose sur une grappe de merlot parfaite, il picore une baie, il Il goûte, hmm, pas assez sucré, il passe à la baie suivante, pic, non, pas tout à fait ça, il passe à la grappe suivante. Cet oiseau peut détruire 20 grappes en cinq minutes sans manger un seul grain de raisin. Mais le mal est fait. Ce coup de bec perce la peau, le jus s'échappe, et ensuite les guêpes viennent, les mouches à fruits arrivent, et sur leurs petites pattes elles transportent des bactéries acétiques. Une seule baie piquée peut se transformer en un foyer d'acidité volatile qui sent le dissolvant de vernis à ongles. Si cette pourriture s'étend à la grappe, et que cette grappe se retrouve dans votre cuve, cela peut gâcher 10 000 litres de vin. Alors vous me direz, Simon, il n'y a qu'à les pulvériser, protéger les raisins. Il y a un hic. C'est un scénario cauchemardesque. Au printemps, si on voyait un champignon, on pulvérisait du soufre. Si on voyait un insecte, on le traitait. Mais maintenant, on a des délais avant récolte stricts, légalement et éthiquement. On ne peut rien pulvériser sur les raisins dans les semaines précédant la récolte. On ne veut pas ces résidus dans notre vin. C'est un peu comme si on pilotait un avion, que le moteur cale, et qu'on réalise qu'on a pas de parachute. On est vraiment sans défense. Si une canicule frappe, on regarde ses raisins se ratatiner en raisins secs. Si un brouillard humide s'installe, et que la pourriture grise, le botrytis, commence à rendre vos grappes cotonneuses, on ne peut pas l'éliminer en pulvérisant. Il faut rester là et regarder ça arriver, ou alors on envoie une équipe pour faire tomber les fruits pourris à terre à la main, ce qui coûte une fortune. J'ai vu des vignerons entrer dans un vignoble fin août, sentir cette odeur distinctive de pourriture moisie, et juste pleurer. Parce qu'on ne peut rien faire d'autre que vendanger. Là, maintenant, jeter 30% de la récolte, et essayer de sauver le reste. Alors comment savent-ils quand appuyer sur la gâchette ? Si vendanger trop tôt est un désastre, et vendanger trop tard une tragédie, comment trouver le point idéal ? Chaque matin, entre 4h30 et 5h du matin, avant le lever du soleil, le vigneron ou l'agronome se rend au vignoble. C'est un rituel. C'est presque religieux. On prend un sac Ziploc d'un gallon, et on parcourt le rang. Maintenant, il faut être honnête. La nature humaine, c'est de chercher une grosse, belle et parfaite grappe violette. Il faut combattre cet instinct. Il faut cueillir les moches aussi. Il faut cueillir ceux qui sont bien à l'ombre, et ceux qui brûlent au soleil, parce que tous vont dans la cuve. Tu cueilles cent baies. Tu les presses. Tes mains deviennent collantes. Et tu retournes au labo de la cave, tu les écrases en jus, et tu fais les calculs. On cherche les trois grands dans nos données. Le Brix, ou le sucre. Ça mesure le taux d'alcool potentiel. On veut généralement 23 à 25 Brix. Moins que ça, le vin est maigre et aqueux. Plus que ça, vous faites du carburant pour fusées, 16% d'alcool. Le deuxième est le pH, la mesure de la stabilité chimique. On le veut bas, autour de 3,5 ou 3,6 pour les rouges. Cela protège le vin de la détérioration. Et enfin, l'acidité totale, AT. C'est le peps. C'est l'acidité sur la langue. Mais voilà le problème. Quand les raisins mûrissent, le sucre monte et l'acidité baisse. On cherche le moment exact où ces deux lignes se croisent sur le graphique. Le point idéal. Mais les chiffres mentent parfois. C'est la leçon la plus dure à apprendre pour un jeune vigneron. On peut avoir des raisins à 24 Brix, un sucre parfait, sur le papier. Mais ça a un goût de poivrons verts. On appelle ça l'immaturité psychologique. Ça arrive tout le temps dans les climats chauds, comme en Israël ou en Californie. Le soleil fait grimper le sucre, mais les arômes ne se sont pas encore développés. Les tanins sont encore verts et âpres. Si vous vendangez juste en vous basant sur ce tableau Excel, vous faites un vin à 15% d'alcool, mais qui a le goût de jardin potager. C'est déséquilibré, et c'est franchement dégoûtant. Donc, il faut manger le raisin. Et c'est tout un art. Ça prend des années à maîtriser. Vous ne le mettez pas juste en bouche comme un en-cas. Vous le disséquez comme un chirurgien. Première étape. Tu mets la baie dans ta bouche et la presses contre ton palais. Est-ce que la pulpe colle aux pépins ? C'est gommeux ? C'est pas mûr. Elle devrait se détacher. La pulpe devrait glisser des pépins proprement. Et ensuite, tu mâches la peau, tu craches le jus, et tu ne mâches que la peau. C'est coriace ? C'est amère ? Ça t'assèche la bouche instantanément ? Ou est-ce moelleux ? Est-ce velouté ? On veut des tanins poudrés, comme de la fine poudre de cacao. Pas des tanins âpres, comme ceux du thé vert. Et enfin, on crache les pépins dans sa main. Regardez-les. Sont-ils verts ? Les pépins verts sont pleins d'huiles amères. Si on écrase un pépin vert pendant la fermentation, votre vin aura un goût amer pour toujours. On attend qu'ils brunissent. On attend qu'ils aient un goût noisette, comme l'amande grillée. Ça s'appelle la lignification. Quand le rapport du labo indique 24 Brix, et que les pépins ont un goût d'amande, et que les peaux sont souples, c'est le moment. Vous vous tenez dans le vignoble. Le soleil se couche. Vous appelez le responsable des vendanges. C'est l'heure. On vendange le Merlot ce soir. Vous avez pris la décision. L'adrénaline monte. Mais maintenant le cauchemar commence. La vinification, c'est 10% d'art, 10% d'agriculture et 80% de logistique. Imaginez ça. Vous avez 20 tonnes de Merlot qui arrivent ce soir et qui nécessitent une cuve en acier inoxydable de 2 000 litres. Et vous regardez votre plan des cuves. La cuve un est pleine. La cuve deux est pleine. La cuve trois est vide, mais la chemise de refroidissement est cassée. Tank three is empty, but the cooling jacket is broken. La cuve quatre est pleine de Syrah qui aurait dû finir de fermenter il y a trois jours, mais la levure est paresseuse. C'est bloqué. On ne peut pas mettre des raisins frais dans une cuve pleine. Alors, on voit des vignerons courir dans le chai avec des blocs-notes, à faire frénétiquement des calculs. Bon, si on presse la Syrah de la cuve quatre tout de suite, même si elle est un peu sucrée, on peut la transvaser en barriques. Ensuite, il faut nettoyer la cuve à la vapeur. Ça prend quatre heures de nettoyage. Est-ce qu'on peut être prêts pour 4h du matin quand les camions arrivent ? C'est un jeu de Tetris joué avec des milliers de litres de liquide collant et cher. Un seul faux pas, et tu te retrouves avec un camion plein de raisins qui attend au soleil sans nulle part où aller. L'équipe. Il te faut 30 vendangeurs, mais attends, c'est la période des fêtes. La moitié de ton équipe n'est pas disponible. Ou alors la machine à vendanger est tombée en panne au vignoble d'à côté, et ils attendent une pièce d'Italie. Ou alors le camionneur est coincé à un poste de contrôle en Cisjordanie et ne sera pas là avant encore trois heures. Ou alors vous avez perdu la moitié de votre personnel à Milouin. Chaque minute que le raisin reste sur la vigne après l'heure de la vendange, l'acidité chute. Et voilà la contrainte unique du terroir casher. Je ne saurais trop insister là-dessus. Disons que Roch Hachana, le Nouvel An juif, tombe un jeudi et un vendredi. Ça veut dire que vous avez jeudi, jour férié, pas de travail, vendredi, jour férié, pas de travail, samedi, Chabbat, pas de travail. Cela fait trois jours consécutifs où la cave est une ville fantôme. Vous ne pouvez pas vendanger, vous ne pouvez pas faire tourner les pompes, vous ne pouvez pas toucher aux fermentations. Si les raisins sont parfaitement mûrs le jeudi matin, tant pis. D'ici dimanche, ils risquent d'être des raisins secs. Donc il faut prédire l'avenir. Il faut prendre un risque. Tu récoltes le mercredi, sachant que c'est un peu tôt ? Ou tu attends jusqu'à dimanche, en priant pour que la canicule ne frappe pas ? J'ai vu des vignerons vieillir de cinq ans en septembre, juste en essayant de jongler avec le calendrier juif. C'est un casse-tête sans solution parfaite. Bon, alors il est 2 heures du matin. Le monde dort, mais le vignoble est vivant. Pourquoi on récolte la nuit ? Ce n'est pas juste pour être romantique. C'est de la pure chimie. En Israël, les températures en journée peuvent atteindre 35, voire 40 degrés Celsius, 104 degrés Fahrenheit. Si on cueille des raisins chauds, il se passe deux choses désastreuses. L'oxydation, la chaleur agit comme un catalyseur. Elle accélère les réactions chimiques. Si on coupe une pomme chaude, elle brunit instantanément. C'est la même chose pour le jus de raisin. On perd ces arômes frais et fruités avant même d'arriver en bouteille. Aussi, les microbes adorent la chaleur. Si les raisins restent dans un camion à 35 degrés, la levure sauvage sur les pellicules se réveille et commence à fermenter le jus dans la benne. Au moment où ça arrive au chai, on a un jus pétillant et altérable. Alors, on vendange la nuit, quand les raisins sont frais, environ 15 degrés C. Le fruit est vif. La chimie est stable. Ça économise de l'énergie aussi. On n'a pas besoin de faire tourner les systèmes de refroidissement à plein régime pour refroidir le jus. Imaginez une équipe de 40 personnes. Ils portent des lampes frontales. Le silence du vignoble n'est rompu que par le *snip-snip-snip* rythmique des sécateurs et le bruit sourd des grappes qui tombent dans les seaux en plastique. C'est la méthode traditionnelle. C'est doux. Ça permet un tri sur le terrain. Un ouvrier peut voir une grappe pourrie et la laisser sur la vigne. Mais c'est lent. Les équipes peuvent vendanger peut-être 5 à 10 tonnes par nuit. Si une vague de chaleur arrive demain, et que vous devez vendanger 50 tonnes, vous êtes mal. On ne peut évidemment pas ramasser les fruits des vignes assez vite. Mais alors, il y a la vendange mécanique. C'est un monstre. Une machine à vendanger moderne ressemble à un tracteur sur échasses. C'est énorme. Elle roule au-dessus du rang de vignes qui passe sous son ventre. À l'intérieur du ventre, il y a des tiges en fibre de verre. Elles battent les vignes. Elles les font vibrer d'avant en arrière des milliers de fois par minute. La vibration est tellement spécifique qu'elle détache les baies de la tige, laissant les feuilles et les sarments intacts. Les raisins pleuvent sur un tapis roulant. L'avantage ? La vitesse. Une machine peut vendanger 100 tonnes par nuit. Elle ne se fatigue pas. Elle n'a pas besoin de pause cigarette. Elle s'en fiche si c'est férié demain. Dans une industrie moderne et casher, où le timing autour du Shabbat est crucial, ces machines peuvent être de véritables bouées de sauvetage. Certains disent que la vendange mécanique est inférieure. Il y a 20 ans, oui, ça massacrait les vignes. Aujourd'hui, les machines sont des géants doux. Elles ramassent parfois des fruits plus propres que les humains. Alors c'est dimanche matin. Vous avez survécu aux fêtes. Vous vous êtes précipité au chai. Les cuves vont bien. Vous avez ce que vous avez. Mais maintenant, l'arriéré vous tombe dessus. Comme personne n'a récolté depuis trois jours, tout le monde récolte maintenant. Les camions commencent à arriver. Un camion, deux camions, cinq camions. Il y a une file de semi-remorques qui s'étire sur la route, au ralenti, attendant de décharger. C'est le goulot d'étranglement. Votre trémie de réception ne peut accepter que 10 tonnes par heure. Vous avez 100 tonnes qui attendent dans l'allée. Le soleil se lève. La couche supérieure de raisins dans les camions commence à s'échauffer. Et s'ils chauffent, la levure sauvage sur les peaux se réveille. Ils commencent à fermenter dans le camion. Ça peut produire de l'acétate d'éthyle, l'odeur de colle. Il faut prendre une décision difficile. C'est le triage. Chaque camion passe sur la bascule. On le pèse. Ensuite, le laborantin sort en courant. Il monte sur le côté du camion avec une longue sonde métallique. Il l'enfonce profondément dans les raisins pour prélever un échantillon du cœur. Il retourne en courant au labo. Camion A, Cabernet, température 18 degrés, pH 3.6, parfait. Camion B, Sauvignon Blanc, température 24 degrés, le pH monte. Ça fond. C'est toi qui décides. Faites passer le camion B devant. Il faut traiter les blancs avant qu'ils ne s'oxydent. Le camion A peut attendre une heure. Les chauffeurs te crient dessus. Ils veulent décharger et repartir chercher une autre cargaison. Et tu dois être le flic de la circulation aussi. Bon, une fois qu'on accepte les raisins, il faut les sortir de cette chaleur. On a deux armes, une chambre froide. Dans les chais haut de gamme, on décharge les raisins dans des petites bennes et on les emmène avec des chariots élévateurs dans un immense réfrigérateur. On les laisse reposer pendant 24 heures jusqu'à ce qu'ils soient à 5 degrés Celsius. Les raisins froids sont fermes. Ils ne s'écrasent pas. Ils gardent leurs arômes. Il y a aussi le refroidissement flash. Pour les gros volumes, on pompe le moût, le jus et les peaux. à travers un échangeur thermique tube-en-tube. C'est comme un radiateur, du glycol froid à l'extérieur, du raisin chaud à l'intérieur. En quelques secondes, la température chute de 30 à 15 degrés C. On peut sentir physiquement le tuyau vibrer alors que la bouillie s'y engouffre avec force. Alors, le soleil se lève. Le brouillard se lève. Les camions arrivent au chai, reculent jusqu'à la rampe de réception. C'est la zone de foulage. C'est l'endroit le plus bruyant, le plus salissant et le plus collant de la Terre. L'air est imprégné d'une odeur épaisse de levure et de sucre doux. Ça attire des abeilles par milliers. Le camion bascule sa benne. Des tonnes de raisins glissent dans la trémie en inox. Et à partir de ce moment-là, tout doit être strictement casher. C'est un point crucial. Selon la loi juive, une fois que les raisins sont écrasés et que le jus apparaît, le vin est considéré yayan. À partir de cette seconde, seuls les Juifs peuvent toucher le vin ou le matériel. Ça veut dire que, en tant que vigneron, si je ne suis pas juif, ou si mon assistant ne l'est pas, nous devons nous tenir avec les mains derrière le dos. On doit diriger le mashkia'h. Allumez le zistemer. Maintenant. Accélérez. Arrêtez la pompe. C'est une danse de communication. Si le mashkia'h s'éloigne pour un café, toute l'opération s'arrête. Les raisins avancent sur une table vibrante. On cherche les MOG, les matières autres que le raisin. Les feuilles, les bâtons, sont retirés. Dans les domaines viticoles haut de gamme, on utilise des trieurs optiques. C'est incroyable. Imaginez une caméra à grande vitesse qui photographie chaque grain pendant qu'il vole dans l' air. L'ordinateur analyse l'image en une microseconde. Trop vert. Trop flétri. Trop pâle. Si le grain ne répond pas aux normes, un petit jet d'air comprimé l'éjecte de la ligne, comme un sniper. C'est comme un jeu vidéo. Seuls les grains parfaits survivent. Les raisins passent ensuite dans un cylindre rotatif perforé. Les rafles restent à l'intérieur. Les grains s'envolent. Maintenant. On a un choix. Est-ce qu'on les écrase ? Si on les écrase maintenant, on libère le jus immédiatement. La levure peut commencer à travailler vite. Si on les laisse en baies entières, la fermentation démarre à l'intérieur du grain de raisin. C'est ce qu'on appelle la fermentation intracellulaire. Ça donne des saveurs vives, fruitées et éclatantes. Et finalement, une énorme pompe aspire ce mélange rouge – le moût, les peaux, les pépins et le jus à travers un gros tuyau. Il serpente sur le sol et propulse le jus dans le haut d'une cuve en inox. Vous regardez la cuve se remplir, vous vérifiez la température, et vous fermez la porte. La pompe s'arrête. Les camions s'éloignent sur le chemin de gravier. Vous sortez. Le soleil est bien haut maintenant. Tu regardes le vignoble. Hier, il était chargé de fruits. Il était violet et chaotique. Aujourd'hui, ce ne sont que des feuilles vertes. Il a l'air vide. Il a l'air léger. Les vignes ont fait leur travail. Elles peuvent enfin se reposer. Elles commencent le lent processus de s'endormir, en stockant des glucides dans leurs racines, et entrer en dormance pour l'hiver. L'architecture est terminée. Mais à l'intérieur de la cave, le bruit ne fait que commencer. On retourne dans la salle des cuves. Il y fait frais. On entend les chemises de refroidissement au glycol s'enclencher et se déclencher. Et si on s'approche d'une cuve qui a été remplie il y a deux jours, et qu'on pose son oreille contre le froid acier inoxydable, on l'entend, un frémissement comme des millions de petites abeilles bourdonnant à l'intérieur, ou comme la pluie tombant sur un toit en tôle. C'est le bruit du dioxyde de carbone qui se libère. C'est le bruit de la levure qui mange le sucre et le transforme en alcool et en chaleur. C'est le son de l'alchimie. Les vendanges sont terminées. La guerre logistique est terminée. Mais la guerre biologique vient de commencer. Maintenant, il faut guider ce liquide sauvage, bouillonnant, dangereusement chaud. Il faut extraire la couleur des peaux sans récupérer les pépins amers. Il faut garder la levure contente pour qu'elle ne produise pas de faux goûts. Il faut transformer le jus de raisin collant en vin. Mais ça, c'est une histoire que j'ai abordée il y a quelques épisodes, dans Les Douze Décisions. Mais depuis, quelques amis vignerons m'ont dit que je rendais ça trop facile. Ils m'ont rappelé que chacune de ces Douze Décisions est en fait composée de mille autres. Ce n'est pas juste une checklist, c'est une fractale. Le vin est infini. C'est un lieu d'une créativité incroyable, où un seul micro-ajustement change tout. Je suis Simon Jacob, et voici le Kosher Terroir. Maintenant, allez vous débarrasser du jus de raisin collant sur vos doigts, servez-vous un verre du millésime de l'année dernière, en appréciant le million de choix qu'il a fallu pour en arriver là, et priez pour une vendange paisible. C'est encore Simon Jacob, votre hôte de l'épisode d'aujourd'hui du Kosher Terroir. Abonnez-vous via votre plateforme de podcast pour être informés de nos nouveaux épisodes dès qu'ils sortent. Si vous êtes nouveau sur le Kosher Terroir, nous vous invitons à découvrir nos nombreux épisodes précédents.